Francis Amegan, dramaturge et chercheur Togolais, a tiré sa révérence

M. Francis Amegan

M. Francis Kwassivi Fafamé Amegan, l’auteur de la pièce « Regard sur le Togo ancien » a tiré sa révérence le mardi 09 août dernier. Enseignant au Département d’allemand de l’Université de Lomé, à la retraite, et spécialiste de la période coloniale allemande au Togo, il nous a quittés dans sa 72ème année. Au cours de sa vie, le professeur Amegan s’était longtemps intéressé à la culture née de l’époque allemande et à l’impact que cette époque a laissé dans notre pays. En dehors de « Regard sur le Togo ancien » qui aborde en cinq tableaux l’histoire, l’économie et la vie quotidienne du Togo à l’époque coloniale allemande, le disparu avait également publié plusieurs articles et essais sur ce même sujet.

Feu Francis Amegan sera inhumé après un culte d’enterrement qui aura lieu le samedi 27 août 2011 en l’église évangélique presbytérienne de Tokoin-Gbadago à Lomé. Mais déjà la veille, à 18h est prévue une veillée de prières et de chants en la même église

En guise d’hommage, je vous propose chers lecteurs et lectrices cette interview que ce chercheur et dramaturge m’a accordée peu avant son départ vers l’au-delà. Cette interview est réalisée dans le cadre de la présentation de sa pièce de théâtre intitulée « Regard sur le Togo ancien » et qui avait fait l’objet d’une mise en scène du jeune Koku Nonoa au Centre culturel allemand (Goethe Institut) de Lomé, dans la soirée du 25 février dernier. A travers les lignes qui suivent,  l’auteur avait expliqué les raisons d’une telle pièce, ses mobiles, son opinion sur cette période coloniale et ses réflexions (Interview publiée dans Présence Chrétienne, N°179 du jeudi 07 mars 2011, p.11).

Présence Chrétienne : M. François Amegan, vous êtes auteur de la pièce de théâtre intitulé « Regard sur le Togo ancien », pourquoi une telle pièce ?

M. François Amegan : Je m’intéresse particulièrement au premier temps de l’établissement allemand au Togo dont on ne parle pas beaucoup. En effet, on parle de la « Muster Kolonie », de la conquête allemande au nord-Togo, de l’établissement des premiers axes, mais on parle à peine de la rencontre du peuple allemand et du peuple togolais, notamment la période allant de 1884 à 1885.

C’est pour cela que j’ai intitulé la pièce « Regard sur le Togo ancien ». Je voulais donc poser un regard sur ce qu’était le Togo à cette époque-là, et en fait déterminer le statut du Togo. Comment les Allemands vivaient ici au milieu des Africains ? Je voudrais également poser un regard sur la vie économique à cette époque-là.

P. C : Parlez-nous un peu de la pièce.

M. F. A. : J’ai divisé la pièce en cinq actes et chaque acte représente un aspect de la vie des Allemands et des Togolais à cette époque-là.

L’acte 1 commence par l’arrivée d’un bateau. Il aborde la façon dont les gens vivaient pendant les voyages, sur le plan de la navigation. Comment étaient organisés ces voyages ? Comment était la vie à bord de ces bateaux ? Ainsi à l’arrivée des bateaux,  les krous (Ndlr, employés dont la tâche était de charger et de décharger les bateaux) qui servaient sous les Allemands se présentaient en équipe et venaient chercher les bagages destinés à leurs factoreries.

L’acte 2 dresse le tableau de la vie dans ses factoreries. Description de la factorerie, réception à bord. Ici, j’ai voulu jeter un regard sur ce que l’on mangeait à l’époque, qu’est-ce qu’on disait des Noirs qui étaient les cuisiniers, quelles relations entres ces Allemands et les Togolaises ?

L’acte 3 est une fenêtre sur le quotidien de ces commerçants allemands qui venaient en Afrique. Ils étaient le plus souvent jeunes, célibataires pour la plupart et étaient obligés de se rabattre sur les femmes noires. Une, deux voire sept femmes pour un seul européen. Voilà un des excès, l’autre étant l’alcool.

Le problème est que l’Allemagne n’a jamais reconnu ces unions entre Allemands et Togolaises. Ce qui fait que beaucoup de Togolais portant des noms allemands n’ont pas réussi jusqu’ici à avoir la nationalité allemande.

Personnellement, j’aime beaucoup l’acte 4. C’est le regard que peut poser un intellectuel sur cette époque-là. Que vaut le Togo sous le plan colonial, qu’est-ce que l’Allemagne peut tirer du Togo ? Est-ce que ça vaut la peine de coloniser le Togo ? C’est une grande question. Voilà le chapitre qu’on pouvait continuer aujourd’hui.

Dans l’acte 5 enfin, il y encore l’arrivée d’un bateau. Les krous qui ont fait un an ici, qui ont bien travaillé, étaient contents, jubilaient, on les voit boire de l’alcool, danser. C’est le départ de l’Allemand qui était arrivé un plus tôt.

P. C. : Comment se faisaient donc les mariages ?

M. F. A. : Les mariages se faisaient devant les chefs coutumiers qui prononçaient le mariage en présence des fiancés. Les conditions dans lesquelles se déroulaient ces mariages étaient ridicules. Ainsi on ne demandait presque rien au fiancé Allemand, parfois juste une bouteille de boisson alcoolisée (schnaps, rhum).

P. C. : Quel regard sur le Togo d’aujourd’hui, cinquante ans après son indépendance ?

M. F. A. : Le Togo a été confié à la Société des Nations qui l’a, à son tour, confié à la France. Mais il était très difficile à la France qui avait beaucoup de colonies de s’occuper comme il se doit du Togo. D’où la négligence du Togo par la France. Le constat est là aujourd’hui.

P. C. : Que reste-il de l’époque allemande dans la culture togolaise ?

M. F. A. : Voilà encore une des raisons pour lesquelles j’ai voulu poser un regard sur cette époque précise. C’est une époque peu étudiée.

Quelle est la valeur de cette époque aujourd’hui ? Est-ce que des erreurs ont été commises à cette époque ? Assurément. Aujourd’hui, en y réfléchissant, rétrospectivement, est-ce qu’il y aurait lieu de faire quelque ?

P. C. : Au regard de tous les enjeux et de l’intérêt du sujet, n’y aurait-il pas lieu d’organiser un colloque autour de la question ?

M. F. A. : Ah, la question revient ! Le jour où la pièce a été jouée sur scène, quelqu’un m’a demandé s’il ne faudrait pas organiser un colloque pour réfléchir sur la question. Moi, je ne dis pas non. Car il faut mettre fin à certaines erreurs que l’on propage sur cette époque, par exemple sur la « Muster Kolonie ». Parce que j’ai l’impression que c’est ancré dans la tête des gens que l’Allemand était un meilleur colonisateur que les autres Blancs. Ce qui est radicalement faux. Car toute colonisation comporte quelque chose de pourri.

P. C. : En tant qu’enseignant, quelle place est faite au théâtre dans le système éducatif togolais ?

M. F. A. : Difficile de répondre… Je crois qu’on n’a pas fait le nécessaire pour promouvoir les artistes et acteurs de ce secteur. Il n’y a pas de structures de formation ni de spécialistes qui les suivent.

P. C. : Que peut-on donc souhaiter pour l’éclosion et le développement du théâtre dans notre pays ?

M. F. A. : Il est impérieux que l’on s’occupe des professionnels du théâtre, car il existe beaucoup de talents dans le domaine. Les artistes se démènent tous seuls et ce n’est pas une bonne chose. Il faut leur donner la possibilité de voyager, de rencontrer des artistes d’autres pays. Là, je crois que le travail n’a pas encore commencé. Il leur faut aussi du soutien financier pour réaliser leurs projets. Ce qu’il faut, c’est de créer un système de bourse pour que ces artistes puissent aller se former ailleurs.

          Propos recueillis par Charles Ayetan

5 réflexions sur “Francis Amegan, dramaturge et chercheur Togolais, a tiré sa révérence

  1. Merci Gerry pour ton mot. J’avoue que moi-même je ne le connaissais pas avant notre rencontre en février 2011. Mais je garde, gravé dans ma mémoire, son indicible indignation face à la négligence dont souffrent les artistes dans notre pays, surtout le manque de moyen à leur disposition pour la création artistique.
    Charles

  2. Merci Farida pour ta contribution sur ce penseur qui vient de nous quitter. Qu’il demeurent donc avec nous à travers ces oeuvres et le fruit de ces recherches qui pourront servir surtout aux étudiants chercheurs en histoire. Parce qu’il a une lecture conradictoire de l’impact culturel de la période coloniale allemande dans notre pays.

  3. Domange… Ce serait bien de marquer d’une manière ou d’une autre cette époque de notre histoire, par un film comme le brown babies.

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