L’heure de la vérité a sonné au Togo : Les audiences de la CVJR se poursuivent

Les audiences de la Commission Vérité, Justice et Réconciliation (CVJR) débutées le 7 septembre dernier à Lomé se poursuivent. La veille de ce jour historique dans l’histoire du Togo, une cérémonie de lancement officielle des audiences de la CVJR a eu lieu à au siège à Lomé, en présence de plusieurs personnalités parmi lesquelles, le Premier ministre Gilbert Houngbo et des personnalités politiques, administratives, traditionnelles, civiles, religieuses et du corps diplomatique. Il est important de souligner qu’à chaque audience, la CVJR a rappelé que les audiences ne sont qu’une étape de la recherche de la vérité et que les investigations se poursuivent pour que la lumière soit faite sur les différents événements.

Moments inédits. L’heure de la  » vérité  » a sonné au Togo. La vérité sur les violences à  » caractère politique  » dans notre pays de 1958 à 2005…

cvjr-togo

Une audience de la Commission Vérité, Justice et Réconciliation

Chemin incontournable de réconciliation, ce processus a atteint son point le plus sensible. Et une réconciliation véritable et profonde dépend de chaque citoyen de ce pays.  » Le moment est venu de nous regarder en face en tant que Togolais pour assumer notre passé douloureux et tourner la page afin de cheminer ensemble vers un avenir commun et apaisé « , a déclaré le président de la CVJR, Mgr Nicodème Barrigah-Benissan, dans son discours de lancement des audiences.

Ces audiences se font sous trois formes : publiques, privées et encore à huis clos (in camera). La feuille de route des audiences est chronologique ! C’est le choix de la CVJR qui a consacré le premier jour des audiences, le 7 septembre, aux événements de 1958 à 1963.

Dès l’aube de l’indépendance, des violences

En effet, les audiences  du mercredi 7 septembre étaient consacrées aux abus et violences ayant eu cours de 1958 à 1963.

L’audience s’est ouverte par une minute de silence en mémoire des victimes de violence dans notre pays. Puis, un aperçu historique du Togo de 1958 à 1963 a été présenté par le professeur Badjow Tcham, historien. L’environnement politique à l’époque était dominé par deux grandes tendances : les partisans de l’indépendance immédiate prônée par Comité de l’Unité du Togo (CUT) et les partisans de l’indépendance graduelle soutenue par le Parti Togolais du Progrès (PTP).

La victoire de la coalition nationaliste (CUT-JUVENTO) sur les progressistes (PTP-UCPN) aux élections législatives du 27 avril 1958 a débouché sur un déchaînement de passion. Des témoins et des victimes se sont succédé pour rapporter ce qu’ils ont vécu ou souffert au cours de cette vague de violences politiques ou à caractère politique.

Le 7 septembre, les personnes auditionnées (Moreira Kilanko, Abibi Marie, Ahadzi komi, Bitho Théophile, Atchou Akakpo, le ministre Alipui, Kondo Amévi et Azanléko Kodzo) ont tour à tour témoigné soit de l’assassinat d’un parent ou de violences dont elles ont été victimes. Sévices corporelles, violences psychologiques et physiques, sévices inhumaines et dégradant, y compris la prison pour certains.

L’analyse des différents témoignages et allégations dénote que de nombreuses injustices et crimes ont été commis par chasse aux sorcières ou pour des motifs relevant de règlements de comptes voilés par un caractère politique.

Moments de fortes émotions, de douleurs, de pleurs. Mais aussi et surtout, occasions de pardon publiquement déclarée par des victimes et des témoins.

Sentinelle, que dis-tu de la nuit?

« Sentinelle, que dis-tu de la nuit? « ,  » La nuit est longue, mais le jour vient », répond la sentinelle. Ces expressions incontestablement liées à la proclamation de l’indépendance de notre pays restent à jamais gravées dans la mémoire collective de tous les Togolais à travers les générations. Ce sont-là les premiers mots du discours d’indépendance prononcé par le premier président du Togo, Sylvanus Olympio. Le 27 avril 1960, un mercredi, le Togo retrouvait sa  » liberté d’antan « . L’auteur de ce discours inoubliable sera assassiné trois ans plus tard, le dimanche 13 janvier 1963, à Lomé. Cet événement était au centre des témoignages à la CVR, le 8 septembre dernier.

Après une situation contextuelle présentée par un expert, le professeur Badjow Tcham, 6 témoignages ont été entendus dont 2 grands témoins et 4 victimes, enfants à l’époque.

Les deux grands témoins, Damok Douti et Michel Kombaté, respectivement cuisinier et cousin du feu président Sylvanus Olympio ont été auditionnés. Si Damok Douti a raconté la découverte du corps sans vie de son patron au petit matin du 13 janvier 1963 à côté de l’Ambassade des Etats Unis d’Amérique à Lomé sise près du domicile du feu président, Michel Kombaté pour sa part, a déclaré que l’assassinat de Sylvanus Olympio est l’œuvre de l’adjudant Pauc, gendarme français, contrairement à l’accusation de meurtre attribuée au général Eyadéma, qui à l’époque était à la tête d’un groupe de militaires démobilisés. Une vague de violences s’en est suivie à travers le pays. Lecture a été donnée, ce même 8 septembre, du témoignage de feu Pierre Sirikou, sergent à l’époque. Sentinelle. Car il était de garde dans la nuit du 12 au 13 janvier 1963.

Affaires Lagune de Bè

Une autre tragédie qui hante encore les mémoires des Togolais. Celle de la lagune de Bè, le 11 avril 1991. C’était l’agenda des 9 et 10 septembre 2011. En effet, des auditions de ce jour ont porté sur 28 cadavres repêchés dans la lagune de Bè. Des corps de  » civils  » manifestant pris en étau par des forces de sécurité. Des témoignages poignants de victimes et de parents de victimes, en l’occurrence une maman, Mme Amélé Adegnon accompagnée de sa fille dont la sœur jumelle Akoko, couturière, a été repêchée dans la lagune le 11 avril 1991, alors qu’elle avait quitté la maison la veille pour se rendre à son atelier. 

D’autres témoignages ont été également auditionnés, en public comme en privé, et lecture a été donnée du témoignage d’un grand témoin, Me Joseph Kokou Koffigoh, qui était au moment des faits, président de la Ligue Togolaise des Droits de l’Homme (LTDH).

L’attaque de la primature et l’assassinat de Méatchi

Le 12 septembre 2011, l’attaque de la Primature le 3 décembre 1991 et les circonstances de la mort de l’ancien vice-président de la République Antoine Méatchi ont été abordés. Les auditions de ce jour ont été précédées de l’aperçu historique présenté par Me Joseph Kotcholé Donu, sénior de l’équipe d’investigation, magistrat à la cour suprême à la retraite. Celui-ci a situé l’attaque de la primature dans le contexte partant de la Conférence nationale qui s’est proclamée  » souveraine « .

Parmi les auditions, il faut noter celle du Premier Ministre Joseph Kokou Koffigoh, qui serait  » visé  » par cette attaque. Ce dernier a affirmé que son aide de camp, le Commandant Epou et deux autres officiers, avaient été reconduits dans l’immeuble de la primature d’où ils étaient sortie vivants, par des forces de l’ordre et fusillés. A ses dires, le commandant avait succombé sur place, tandis qu’un des officiers avait été blessé et aura la vie grâce à l’intervention de la Croix Rouge, et le troisième a pu s’enfuir pour n’avoir pas été atteints par les balles.

Entre autres auditions, Afi et Dodzi, respectivement fille et fils de l’adjudant Awoumey, avaient également témoigné sur la mort de leur père qui avait péri lors de cette attaque.

Pour sa part, Me Messan Antoine Mathé a été auditionnée sur les circonstances de la mort en mars 1984 du vice-président de la IIème  République, Antoine Méatchi. Selon le témoin, parlant au nom de la famille dont des membres étaient présents à l’audience, le Vice-président Méatchi avait été arrêté au motif qu’il nourrissait des ambitions pour la Présidence de la République.

Il sera emprisonné à Mango, soumis à la diète puis  » assassiné par un groupe de prisonniers de sa cellule commis à cet effet « .

Les incidents d’avril 1991 à Kévé

Dans la même foulée des événements de 1991, il est important d’observer un arrêt sur les incidents dits d’avril 1991. Il s’agit de manifestations émaillés de violences et de répressions, ayant débouché sur des persécutions et la mort de citoyens. A la base, le mécontentement d’élèves suite à l’arrestation du gardien d’un établissement scolaire, le CEG de Kévé, faute de n’avoir pu désigner le pyromane qui a mis feu à un hangar dudit établissement. Et le drame : 2 morts et des blessés, sans oublier les nombreux déplacements de personnes poursuivies parmi lesquelles le préfet de Kévé d’alors qui a été auditionné sur les faits. Des témoignages, chargés de douleurs, ont été faits par les enfants du gardien de préfecture, tué, puis décapité, et sur la mort d’un notable, atteint d’une balle de fusil. Voilà brièvement la matière des audiences du 13 septembre 2011.

Un droit de réponse spectaculaire

Ce même 13 septembre, la tranquille quoique douloureuse période des dépositions entamées depuis une semaine sera secouée par l’intervention des Forces Armés Togolaise, qui faisaient ainsi usage de leur  » droit de réponse  » que la CVJR reconnait à toute personne ou institution qui le souhaiterait. Cette intervention remet en cause certaines allégations portant sur les témoignages de l’ancien Premier Ministre Me Joseph Kokou Koffigoh sur l’affaire de l’attaque de la primature, sur les témoignages de Jean Koffi Gueli sur son frère Sergent Komi Gueli  » qui serait mort  » à la primature, de même que sur les témoignages sur les événements de la lagune de Bè. Malaise général. Les audiences pouvaient-elle se poursuivre, du moins sereinement ? Quel avenir pour la réconciliation ? Des questions de cette nature ont foisonné dans la pensée de plus d’un Togolais.

Pénibles péripéties de notre histoire

De la région des savanes à la région centrale en passant par la région de Kara, la CVJR poursuit son périple marqué par les « mille et une » péripéties des victimes et témoins de violences et d’injustices de notre histoire commune.

En effet, à Dapaong et à Kara, la CVJR a écouté en audiences publiques, privées et à huis clos, de nombreux dossiers relatifs aux violences politiques des   » ablodé sodja  » entre  1958 et 1963, à des injustices diverses suivants les localités concernées. L’étape de Dapaong, du 21 au 24 septembre, a connu les audiences qui ont porté sur des cas d’emprisonnements abusifs, d’assassinats, de tortures et d’exécutions sommaires pour cause de faune, des affrontements entre villages ou communautés, des conflits fonciers, ainsi que des témoins et victimes  des violences  de 2005 à Mango.

A Kara, les audiences ont eu lieu au Palais des Congrès du mardi 27 septembre au 03 octobre avec des affaires relatives à l’expropriation des terres dans la région de la Kara, au  lourd tribu payé pendant plus de 40 ans par le canton  de Kouméa pour l’acte posé par  le  gendarme  de 2ème classe Bokobosso natif de ce canton qui a attenté à la vie du feu président Gnassingbé Eyadema, le 24 avril 1967. La CVJR a également examiné  le dossier complexe de la succession à l’imamat de Bafilo, les incidents politiques de Bassar et Guérin Kouka, l’attaque du convoi du leader de l’Union des Forces de Changement (UFC) à Soudou, les déplacements des populations de Bodjé et Medjé, ainsi que des  dossiers sur des cas graves de violations des droits humains, tels que les cas de viols.

Cap sur Sokodé. Là, les audiences se poursuivent à l’Hôtel Central, du 05 au mercredi 12 octobre et sont consacrées notamment aux événements relatifs aux déplacements de populations, aux violences électorales des années 1992, sur fond de conflits intercommunautaires survenus à Sotouboua, à l’affaire des militants politiques d’Agbandi décédés lors de leur détention à Blitta, aux violences intercommunautaires consécutives au décès de l’ex-ministre Djobo Boukari en 1997, aux violences électorales de 2005 et à diverses violations des droits de l’homme.

Dans une semaine, après Sokodé, les projecteurs seront braqués sur Atakpamé, la ville aux sept collines, qui a connu des violences notamment lors de la présidentielle de 2005, tout comme Kpalimé, Tsévié et Aného où la CVJR aura à auditionner de nombreux témoins sur divers sujets.

Charles Ayetan

Une réflexion sur “L’heure de la vérité a sonné au Togo : Les audiences de la CVJR se poursuivent

  1. Merci pour ces informations au sujet des audiences de la CVJR. La réconciliation véritable ne sera effective et pronfonde que si et seulement si chaque Togolais le veuille et y contribue d’une manière ou d’une autre.
    Le développement humain durable au Togo en découlerait.
    Communiquons davantage la vérité, le pardon et la réconciliation !

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